LE RÉCIT, LA NARRATION, L'IMAGINAIRE, LES RÊVES

RECUEIL DE TEXTES ET LIENS
  • Christian Salmon : auteur de Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits.

 

  • Michel de Certeau

Il a beaucoup pensé l'importance des récits populaires et de l'oralité comme formes de micro résistances du quotidien, comme faisant partie des ruses et des tactiques qui se diffusent parmi les classes populaires. Son analyse critique de la société l'a aussi conduit à l'étude du pouvoir médiatique (qui conduit la société à travers la narrativité) et politique (qui, en ayant le pouvoir sur l'écrit, fabrique l'histoire). Parmi ses ouvrages on peut se référer à L'écriture de l'histoire (1975) ou L'invention du quotidien - 1. arts de faire (1980).

in L'invention du quotidien - 1. arts de faire chap XIII, pp270-273 :

Institution du réel

Le grand silence des choses est mué en son contraire par les médias. Hier constitué en secret, le réel désormais bavarde. Il n'y a partout que nouvelles, informations, statistiques et sondages. Jamais histoire n'a autant parlé ni autant montré. Jamais en effet les ministres des dieux ne les ont fait parler d'une manière aussi continue, aussi détaillée et aussi injonctive que les producteurs de révélations et de règles ne font aujourd'hui au nom de l'actualité. Les récits de ce-qui-se-passe constituent notre orthodoxie. Les débats de chiffres sont nos guerres théologiques. Les combattants ne portent plus les armes d'idées offensives ou défensives. Ils avancent camouflés en faits, en données et en événements. Ils se présentent en messager d'un « réel ». Leur tenue a la couleur du sol économique et social. Quand ils progressent, le terrain lui-même à l’air d'avancer. Mais, en fait, ils le fabriquent, ils le simulent, ils s’en masquent, ils s'en créditent, ils créent ainsi la scène de leur loi.
Malville, Kalkar, Croissant, le Polisario, le nucléaire, Khomeiny, Carter, etc. : ces fragments d’histoire s'organisent en articles de doctrine. « Taisez vous », dit le speaker ou le responsable politique : « Les faits sont là. Voici des données, les circonstances, etc. Vous devez donc… » Le réel raconté dicte interminablement ce qu'il faut croire et ce qu'il faut faire. Et qu’opposer à des faits ? On ne peut que s’incliner, et obéir à ce qu'ils « signifient », comme l’oracle de Delphes. La fabrication de simulacres fournit ainsi le moyen de produire des croyants et donc des pratiquants. Cette institution du réel est la forme la plus visible de notre dogmatique contemporaine. Elle est donc aussi la plus disputée entre partis.
Elle ne comporte plus de lieux propres, ni de siège ou de magistère. Code anonyme, l'information innerve et sature le corps social. Du matin à la nuit, sans arrêt, les récits hantent les rues et les bâtiments. Ils articulent nos existences en nous apprenant ce qu'elles doivent être. Ils « couvrent l'événement», c'est-à-dire qu'ils en font nos légendes (legenda, ce qu'il faut lire et dire). Saisi dès son réveil par la radio (la voix, c'est la loi), l'auditeur marche tout le jour dans la forêt de narrativités journalistiques, publicitaires, télévisées, qui, le soir, glissent encore d'ultimes messages sous les portes du sommeil. Plus que le Dieu raconté par les théologiens d'hier, ces histoires ont une fonction de providence et de prédestination : elles organisent à l'avance nos travaux, nos fêtes et jusqu'à nos songes. La vie sociale multiplie les gestes et les comportements imprimés par des modèles narratifs ; elle reproduit et empile sans cesse les« copies » de récits. Notre société est devenue une société récitée, en un triple sens : elle est définie à la fois par des récits (les fables de nos publicités et de nos informations), par leurs citations et par leur interminable récitation.
Ces récits ont le double et étrange pouvoir de muer le voir en un croire, et de fabriquer du réel avec des semblants. Double renversement. D'une part la modernité, jadis née d'une volonté observatrice qui luttait contre la crédulité et se fondait sur un contrat entre la vue et le réel, transforme désormais ce rapport et donne à voir précisément ce qu'il faut croire. La fiction définit le champ, le statut et les objets de la vision. Ainsi fonctionnent les médias, la publicité ou la représentation politique.
Certes, hier il y avait déjà de la fiction, mais en des lieux circonscrits, esthétiques et théâtraux : la fiction s’y indiquait elle-même (par exemple grâce à la perspective, art de l’illusion) ; elle fournissait, avec les règles de son jeu et des conditions de sa production, son propre métalangage. Elle parlait au seul nom du langage. Elle narrativisait une symbolique, laissant la vérité des choses en suspens et quasi au secret. Aujourd'hui, la fiction prétend présentifier du réel, parler au nom des faits et donc faire prendre pour du référentiel le semblant qu’elle produit. Aussi les destinataires (et payeurs) de ces légendes ne sont-ils plus obligés de croire ce qu’ils ne voient pas (position traditionnelle), mais de croire ce qu'ils voient (position contemporaine).
Ce renversement du terrain où se développent les croyances résulte d'une mutation dans les paradigmes du savoir : à l’invisibilité du réel, postulat ancien, s’est substituée sa visibilité. La scène socioculturelle de la modernité renvoie à un «mythe». Il définit le référent social par sa visibilité (et donc par sa représentativité scientifique ou politique) ; il articule sur ce nouveau postulat (croire que le réel est visible) la possibilité de nos savoirs, de nos observations, de nos preuves et de nos pratiques. Sur cette nouvelle scène, champ indéfiniment extensible des investigations optiques et d'une pulsion scopique, l'étrange collusion entre le croire et la question du réel demeure encore. Mais elle se joue désormais dans l'élément du vu, de l'observé ou du montré. (…)

La société récitée

Face aux récits d'images, qui désormais ne sont plus que« fictions», productions visibles et lisibles, le spectateur-observateur sait bien que ce ne sont que « semblants», résultats de manipulations – « Je sais bien que c'est de la blague » –, mais quand même il suppose à ces simulations un statut de réel : une croyance survit au démenti que lui apporte tout ce que nous savons sur leur fabrication. Comme le disait un téléspectateur, « si c’était faux, ça se saurait ». Il postulait d’autres lieux sociaux susceptibles de garantir ce qu’il savait fictif, et c'est ce qui lui permettait d’y croire « quand même». Comme si la croyance ne pouvait plus se dire en convictions directes, mais seulement par le détour de ce que d’autres sont censés croire. La croyance ne repose plus sur une altérité invisible cachée derrière des signes, mais sur ce que d'autres, d'autres champs, ou d’autres disciplines sont supposés être. Le« réel» est ce que, dans chaque place, la référence à un autre fait croire. (…)